Samedi soir. Pub Saint Germain.
Compter les heures de temps libre.
Lister les films que je veux voir absolument.
Mater les serveurs. Leurs fesses molles, leur anglais pourri et leurs cheveux crasseux.
Compter les calories & s'auto flageller.
Parler, parler, parler. Rire un peu.
Les hommes, les autres.
Le gras du cul des unes, la surcharge pondérale bien présente des autres, mais répartie avec finesse s'il vous plaît.
Parler piano & judo, nuance de blond & brushing.
Décréter que le Pento est inflammable.
Résister au cookie du Starbucks. Résister à Amorino.
Le nouvel an des unes qui se fait finalement sans les autres.
Ecouter Diam's cracher sa haine.
Constater que B. est devenue raisonnable et surtout très utilitariste avec son enfoiré affectif : tant mieux.
Compter les semaines jusqu'aux vacances. Compter les semaines juqu'au concours.
Stresser. Stresser pour les notes, stresser pour les concours.
Se demander ce qu'on va finalement faire pour le nouvel an, puisqu'on s'est officieusement faite éjecter.
Venir à penser que finalement, on a pas envie de faire grand chose.
Stresser. Stresser pour les notes, stresser pour les concours.
Se demander furtivement quelles sont les hypothèses de l'inégalité des accroissements finis.
Essayer d'être optimiste mais lucide.
Se faire cracher dessus parce qu'on se demande à quoi ça mène, la musicologie.
Se dire que son géniteur vit dans une dimension parallèle.
Londres, Londres, Londres.
Rêver de chaussures neuves, de Converses en cuir, de sweat Gap et d'amour.
Rêver du Chevalier, se dire que c'est parfaitement stupide, qu'il a l'air vaniteux et très moqueur. Et le croiser ce matin. Et penser à la fille stupide mais jolie qui le fait fantasmer.
***
Depuis octobre, j'avais en tête que M., ma prof de maths à Optimal, est un alien. Double 20 en maths à HEC. 20 à toutes les épreuves de maths d'ailleurs. Quelques années de plus que moi, un bac mention TB, un diplôme d'HEC, un autre de la meilleure fac d'éco de Londres, encore un de la meilleure école de stats de France, bientôt une thèse d'économie. Et pourtant, depuis ce matin, je commence à me dire qu'elle est bien de chair et de sang. Parce qu'on a parlé longuement. D'elle, de moi, des études, de la vie.
Elle me demande ce que je veux faire de ma vie. Je lui réponds : "Finance". Elle me demande ce que je veux vraiment faire. Je lui réponds des trucs vagues et sans rapport entre eux : pas de ressources humaines, pas de paperasserie abusive, des chiffres, rien qui ne m'expose au grand public, quelque chose dans le cinéma, carrière internationale, voyager, parler anglais et pas allemand ...
Elle me parle des chemins de vie : notre destin à chacun, s'ouvrir aux autres filières, aux autres gens, ne pas rester bloquer sur le microcosme de la prépa, penser à ce qu'on a envie de faire des soixante prochaines années, ce qui importe vraiment, nos indispensables, nos essentiels.
Elle me dit qu'être brillante, ça sert à choisir ce que l'on veut faire. M. m'inclut dans les gens brillants même si elle vient de me coller 4,75 à mon concours blanc, qu'elle a qualifié d'"infâme" &, pire, "inquiétant".
Elle me demande si je crois en la gloire, si ça m'intéresse. Je lui réponds que je m'en fous, que je veux qu'on me laisse en paix, m'épanouir, faire ce que je veux, ne pas trop rendre de compte à des emmerdeurs sans cerveau ni compassion, prendre un day off quand j'ai envie, faire du shopping sur la 5th avenue sans penser aux excédents de bagages, lire la presse économique pour le plaisir, parler à qui j'ai envie quand j'ai envie, manger des sushis à tous les repas, prendre des bains de Coca Light, nager dans la mer morte, apprendre à piloter les avions ...
Je lui dis que j'asphyxie, que j'ai l'impression que mon corps tape des pieds, qu'il traîne les talons.
Je lui explique que tout ce qui en maths était quasi-limpide l'année dernière s'est obscurci, que j'ai l'impression de réprendre à zéro, que je serai jamais prête, que j'ai peur d'échouer & de devoir l'assumer.
Non, je peux pas cuber. Mon corps dit non. Il a déjà trop souffert, je ne peux pas lui faire ça. Il a envie d'avoir 20 ans, de se coucher à l'heure où tout le monde se lève, de danser au Queen tous les week-ends comme avant ; il a envie de goûter aux toxines, à l'alcool ; il a envie de voir ce que ça fait de conduire émêché, de marcher pieds nus sur les Champs un premier janvier eneigé. Il en a marre de supporter ma vie bien rangée, les jeans brut et les pulls gris, les ballerines trop cirées et les pliages Longchamp informes. Il veut une vie Rock'n'roll, faire l'amour tous les matins, sourire aux inconnus dans le métro plutôt que de fuir leur regard libidineux. Il a envie de vivre, de sortir du carcan que je lui impose, que l'envie de dessiner revienne, qu'on court dans la forêt quand le soleil tombe, qu'on trouve le chemin du tatami.
***
Kushmi Tea, Pop'in & J.
Ph. a décidé d'arrêter de bouder, bouderie entamée suite à un échange de SMS plutôt violents. Après deux mois de silence complet, SMS d'invitation à sa soirée d'anniversaire, invitation hésitante presque craintive.
"Oui, peut-être. On verra."
Samedi, 21H, Charles de Gaulle - Etoile. A la recherche d'un cadeau.
Je me demande déjà comment ça va se passer, s'il y va y voir excuses ou non, si ça va être glacial ou juste froid.
Je me demande qui sera là, comment c'est ce Pop'in, si j'ai une tenue adéquate. J'ai mis un slim noir, mes bottes d'indien et un tshirt blanc Japan mania pour me fondre dans le décor.
J'ai une boule au ventre. Je me sens pas en sécurité. Je snobe le vigile du Drugstore qui me fixe comme si j'avais envie de voler un sac Sonia.
21H40, Saint Sébastien Froissard.
J'ai 40 minutes de retard, pour la première fois de ma vie. Volontairement en plus.
Je monte l'escalier escarpé, je traverse le couloir, un jeune rockeux plus très net m'attrape les hanches.Je le fusille du regard, je l'assassine à tel point qu'il s'excuse, l'air confus, comme si je l'avais sorti de son brouillard l'espace d'une seconde.
J., R., C. et Ph. naturellement. Dernière place assise. Coincés à côtés du piano. Smirnoff Ice, bière opaque et Diet Coke.
Maison à deux étages, lumière jaunâtre, atmosphère enfumée, piano désaccordé, chaises, tables, banquettes de bric et de broc, me voilà à Paris Est.
D'autres invités arrivent, une khâgneuse, une ex-khâgneuse avec son copain khâgneux, une autre ex-khâgneuse en manteau rouge, une amie commune de lycée.
La khâgneuse sort un discours pré-mâché sur les Sefarads à J.. Je la remets dans le droit chemin. Je pointe l'amalgame. J. n'a pas vraiment changé. Toujours cet horrible nez vaguement écrasé qui me fait penser à Mitso Hiratu du Lotus Bleu. Il s'est fait beau ce soir. Je l'observe pendant qu'il subit le discours niaiseux de la khâgneuse pas vraiment discrète. Les traits fins, les cheveux rebelles, le jean ajusté cette fois.
C. nous raconte qu'elle doit partir un semestre à l'étranger l'année prochaine. Elle ira à Londres ou à Amsterdam si elle est toujours avec son copain, en Asie sinon. Je lui dis qu'elle devrait choisir selon son envie, ce qui l'attire. Découverte, culture, immersion, dépaysement. Elle me parle C.V et couple. Forcément, s'il on voit les choses sous cet angle ...
J. dit à R. (qui répète à Ph. qui me transmet ...) que j'ai la même coupe que Madonna. D'abord vexée puis satisfaite quand on me rappelle que J. est le fan absolu de Madonna.
23H30, j'embrasse tout le monde, du moins ceux qui sont accessibles tellement la pièce est surchargée.
R. m'arrête, me souhaite bonne chance pour les concours "si l'on ne se revoit pas d'ici là", me dit de partir sans a priori, glisse un mot sur la part de chance ... Pendant que je bois ses paroles, J. me fixe, menton relevé. Je fais comme si je voyais pas. Je me demande ce qu'il a en tête, sûrement rien du tout.
Ph. se lève, m'effleure le bras et m'embrasse sur les deux joues. Je lui demande s'il a fini de faire la tête : "moui".
23H35, Saint Sebastien Froissard.
Deux types moches et bedonnants me gratifient d'un "bonsoir" intéressé. Snobés.
Ipod greffé à mes tympans, je savoure Franz Ferdinand pour rester dans l'ambiance.
Je pense et je retourne les images, les paroles dans ma tête.
Bonne soirée, en fait.
***
Vendredi soir, direction Strasbourg Saint Denis avec S. qui veut s'acheter un sac cheap.
S. m'a énervée quelques jours avant mais je prends sur moi. Je mets entre parenthèses. Elle ne comprendrait pas. Mes principes débiles & ma sale humeur.
On arpente le grand boulevard, on se perd rue de Saint Denis. Une pute tous les cinq mètres. La cinquantaine bedonnante, seins refaits, bouche artificiellement ourlée, brushing blond californien : la totale.
Tenues minimalistes et/ou transparentes pour le plaisir des yeux, Messieurs ...
Je me demande ce que je fous là. Une chinoise essaie de me faire acheter un sac en skaï prune. J'ai une tête à porter un sac en skaï prune ? Je décline et remercie.
S. fait toutes les boutiques, je suis comme un fidèle Milou. C'est moche, moche, moche.
Je dis à S. qu'avec le budget de fou que ses grand-parents lui ont octroyé pour Noël, elle ferait mieux de s'offrir Le sac.
Celui qui est beau dans toutes les couleurs, même les plus pouffis, tellement le cuir est souple et soyeux.
Celui qu'on met aussi bien pour sortir qu'en jean troué & Converses défoncées.
Celui qu'on achète dans sa pochette en satin ou en coton épais, couché dans un sac rigide en papier-carton brillant, avec une inscription beaucoup trop voyante.
Ca me rappelle les chemises parfaitement repassées, les chaussures en cuir souple cirées mais pas trop, lacets en coton et chaussettes en fil d'écosse.
Le drap de laine qui tombe comme de la soie, le navy blue & le rose layette.
Le blanc & le noir. Le maron et tous ses camaïeus.
Les ceintures en cuir souple, les sacs, les porte feuilles soyeux.
Le cashmere qui caresse la peau. La laine d'agneau naturelle.
Les inscriptions invisibles.
Le beau.
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La copine de B. n'est pas si cool que ça.
En partant du constat qu'A. sort avec B., je ne pouvais qu'avoir un bon a priori la concernant. Mais en fait, non, A. ne mérite pas tant de clémence.
A. ne sait pas dire bonjour. A. nous ignore, A. m'ignore. A. a le regard vide & glacé.
A. frôle l'incorrection, pour ne pas dire qu'elle nage en plein dedans.
B. étant très peu porté sur le sujet, juste le minimum vital pour la vie en collectivité, n'y est pas très sensible. Mais B. a d'autres qualités. B. est un vrai ami, de ceux qui vous appellent après l'H.
B. est maladroit mais c'est aussi pour ça qu'on l'aime.
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Samedi, je me déguise en pigouin. Samedi, je dois faire la belle devant un jury, dans le cadre de la préparation aux oraux.Merci Carnot de nous imposer ça, surtout le week-end &, encore mieux, à dix jours du concours blanc.
Etréner un tailleur parfait, des escarpins parfaits, qui puent le neuf acheter pile poil pour l'occasion.
Se façonner un brushing parfait. Se ravaler la face pour effacer les signes de fatigue. Heureusement que l'anti-cernes Mac est là pour corriger les petites laideurs de mon teint de bidet.
Bref, une préparation digne de celle d'un marathonien, bien pire que pour un RDV avec un Bobby potentiel un brin tâtillon.
Répondre à des questions nazes du genre "Comment vous voyez-vous dans dix ans ?".
Hésiter entre faire la fille pudique qui rêve d'une vie plan plan avec 12 gosses et un poney ou bien la croqueuse d'hommes qui envisagent de régner sur Wall Street.
Chercher son rôle & se demander ce que l'on va bien pouvoir raconter à ces inconnus-là.
Se trouver un projet professionnel intangible. Un truc sérieux mais pas trop. Avec de l'avenir mais pas le nouveau Bill Gates non plus. Bref, de la mesure surtout, une petite vie bien rangée, de l'ambition, mais bien placée.
"Le monde dans lequel vous vivez vous convient-il ?"
Le monde en général, moyen. Mon monde à moi, moyen aussi.
"Quelle image de vous les autres vous renvoient-ils ?"
Chais pas, ça dépend surtout de si j'ai décidé de bien les aimer ou de les détester, et dans ce cas-là, de s'ils sont trops cons pour se défendre, ou pas.
"Cela vous importe-t-il ?"
En vrai, je m'en balance mais pour l'entretien, on va dire que non, que je suis sensible à toutes ces conneries-là, on sait jamais, ça pourrait me servir si un jour je décidais de me bonifier.
*** Conditionnement psychologique : phase 1 : enclenchée *** Je suis une jeune fille bien sous tout rapport ***
***
Ma phase de conditionnement fut un échec. Mon jury n'était même pas un avatar de jury. Un avocat et une femme au foyer pseudo bénévole de mes fesses. Bref une rien et un professionnel qui ne connait rien à ce que je veux faire de ma vie.
Le pire, c'est que j'ai usé de patience pour expliquer à cette connasse ce que je veux faire de ma vie. Effet de levier compris. Son cerveau engourdi par 30 années à torcher ses gosses a eu du mal à comprendre.
L'avocat était insidieux, insistant. Ses questions étaient viscieuses. Mais il avait le mérite de secouer ses neurones. Et puis quand il me posait une question, il me regardait. Bref, je ne serai pas trop vilaine avec lui ce soir. Il n'a juste rien compris. Il a juste un a priori énorme sur la finance. Oui, tous des gros rats avec les dents qui raillent le parquet. Le genre de gros rats qui le fait vivre.
Surtout que le LBO, c'est quasiment de la stratégie d'entrepise. Mais ce type de subtilité échappe à de tels cafards puants. Je les ai détestés dès que je suis rentrée dans la salle. J'ai réussi à les faire rire quand même.
Ma petite vengeance : je les ai grillés auprès de l'association, ils ne seront plus jamais conviés aux simulations.
***
Samedi, Maman a voulu m'accompagner à l'H. Ca faisait bien 2-3 mois qu'elle n'y avait pas foutu le pied : je calcule les RDV avec précision, pour que ça tombe pendant sa réunion hebdomadaire, histoire que la question de sa présence ne se pose même pas. Ca l'a fait enrager, j'aime bien. Et puis comme ça, si j'ai pas envie de lui faire un debriefing, j'oublie même de lui parler du RDV. Et quand elle reçoit la note, elle gueule. Cette semaine-là, je n'ai pas pu choisir alors j'ai supporté son noeud dans la gorge trois heures avant le RDV, son stress contagieux. Vérifier douze fois qu'on a tous les papiers, le chéquier.
Maman a pleuré quand on nous a expliqué les dernières analyses. Personne n'a compris pourquoi. Face à nous, deux hommes en blanc, 15 ans d'études chacun. "Un cas intéressant" qu'ils ont dit.
Ravie, messieurs. Ravie de vous intéresser.
Maman s'en est voulu d'avoir été si faible. Elle m'a dit dix fois : "Encaisse", "On va trouver.".
Pour que j'oublie tout, y compris mon retard abyssal en maths, on est allées chez Bompard et elle m'a forcée à essayer un pull 100% cachemire beaucoup trop cher. On ne solde pas le noir chez Bompard. Je ne sais pas porter autre chose que du noir un jour d'H.. Même pas du gris.
Mon sourire de La Muette au Carton ne lui aura coûté de deux cents euros.
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Le frère de Lou, le prénommé J., est insupportable.Il me parle de David Douillet : il a peur de moi, c'est tout.
Je le prends de très haut & je retombe bien bas : il est mesquin, insolent. Il m'a laissée entendre que j'avais l'air de peser douze tonnes. Merci J., je crois que je me sentais pas suffisamment mal comme ça.
Je lui ai dit que je le préfèrais planté devant sur le seuil de ma chambre, mode potiche mec, à faire la bise en se lissant sa frangi-mèche.Il l'a mal pris ; aucun humour.
***
NDBP n'est plus une personne très fréquentable. Je le pensais plein de poésie.
Finalement, il est blasé. Blasé de ne plus partager sa petite vie étriquée de "The Girl".
Blasé de se retrouver seul avec lui-même et de devoir faire avec.
Il aurait bien embrassé Lou mais ce n'est pas le genre de fille avec qui on a un plan cul.
Dommage.
"Chance ? Retourner à la case départ, sans toucher 200 euros."
Prochaine cible : Jacquot le versaillais, coup arrangé par A-L et son Prince William SVP.
Je mets une option sur son meilleur pote de promo.
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Santa Barbara, épisode 2842 : J. & B. se sont disputés et réconciliés pour 112ième fois depuis cet été.
Du haut de ses 17 longues années d'expérience, J. a rencontré le 39-ième amour de sa vie.
B. tolère parce que B. est trop gentille, à tel point qu'on a bien envie de lui hurler dessus parfois, histoire qu'elle tombe de son petit nuage rose layette.
Après quelques messages d'insultes "anonymes", J. veut finalement rencontrer Lou, histoire de lui prouver combien il est brillant et plein de bonnes intentions. Tout le monde y croit, naturellement. Enfin, surtout B.. Allez, je compatis.